Extrait

Nogent, eldorado du dimanche

Marcel Carné

1929 - 17 minutes

France - Documentaire

synopsis

Chaque dimanche, la foule des quartiers populaires de Paris se retrouve sur les bords de la Marne, à Nogent. Marcel Carné décrit simplement la vie de gens simples, qui viennent pêcher, danser ou se promener.

Marcel Carné

Né dans le XVIIe arondissement de Paris le 18 août 1906 et décédé à Clamart le 31 octobre 1996, à l'âge de 90 ans, Marcel Carné est l'un des représentants emblématiques du réalisme poétique français des années 1930.

Ayant débuté comme critique de cinéma, puis comme assistant réalisateur (pour Jacques Feyder principalement), il signait un court métrage documentaire, Nogent, eldorado du dimanche (1929), avant de passer en 1936 à un premier long métrage, Jenny.

Il enchaînait – toujours en collaboration avec Jacques Prévert – avec Drôle de drame (1937), Le quai des brumes (1938) et Le jour se lève (1939). Autant de classiques incontestés auxquelles venaient s'ajouter, durant la période de la Seconde Guerre mondiale, Les visiteurs du soir (1942) et Les enfants du paradis (1945).

Si l'après-guerre fut moins faste pour lui, le cinéaste aura néanmoins signé entre autres Les portes de la nuit en 1946 (avec Yves Montand en tête de distribution), Thérèse Raquin en 1953, Les tricheurs en 1958 et Trois chambres à Manhattan en 1965 (dans lequel un figurant débutant répond au nom de Robert De Niro !).

Son dernier tournage, Mouche, en 1991, fut interrompu et le film, avec Virginie Ledoyen dans le rôle-titre, demeura inachevé.

Le réalisateur a laissé un livre de souvenirs, La vie à belles dents, paru en 1975.

 

Critique

De toute évidence, Nogent, eldorado du dimanche présente un fort intérêt historique, et à plusieurs égards. Première réalisation de Marcel Carné, alors âgé seulement de vingt-trois ans (1) et se trouvant donc au tout début de sa carrière, le film date de 1929. Soit l’année du krach financier à Wall Street qui devait clore dans la pénombre les Années folles et ouvrir les grandes crises de la décennie suivante, dont on connaît l’issue.

Dans cet entre-deux-guerres s’épargnant encore les angoisses de lendemains ne chantant pas forcément, on profite de la seule journée “off” de la semaine, le dimanche donc, pour aller s’amuser là où tout est prévu dans cette perspective. À savoir les bords de Marne, affluent de la Seine où s’alignent les guinguettes. Nogent-sur-Marne – dit Nogent tout court – sera du reste cet endroit qui, plus tard, sera dans une chanson populaire celui où l’on boit le petit vin blanc (ce sera en 1943, dans un tout autre contexte politique…). Carné a donc filmé ce repos dominical et les loisirs qu’il suppose, dans l’époque qui précède l’avènement du Front populaire au printemps 1936. On canote, on valse, on pique-nique, on se balade, on profite de l’herbe et de l’eau. Une vraie migration depuis les quartiers ouvriers de la capitale, par les trains de banlieue, que le cinéaste saisit aussi dans les deux sens, au début et à la fin de ce court métrage évidemment évocateur.

Carné n’a alors pas encore croisé la route de Prévert et n’est pas devenu ce représentant emblématique du réalisme poétique qui marquera le cinéma français – et mondial – à partir du milieu des années 1930. Mais l’écho est éclatant, dans ces premières images, à l’atmosphère de La belle équipe, mis en scène par Julien Duvivier en 1936, comme à celle du moyen métrage de Jean Renoir Partie de campagne (qui date de 1936 aussi) (2). Au-delà de la distance temporelle induite par ce dernier (qui se déroule à l’été 1860), c’est le même petit peuple qui y est, côté fiction, représenté. À la sortie de la gare de Nogent, c’est ainsi un véritable défilé de casquettes qui s’improvise – l’emblème de l’homme du peuple, façon Charles Vanel – avant de s’adonner aux activités de plaisance. Carné a utilisé une caméra de reportage et cela pourrait en être un à passer en salle en avant-séance au moment des actualités précédant le grand film, mais le montage intègre aussi de très beaux plans, esthétiquement parlant, comme ces contre-jours sur l’eau scintillante ne laissant que deviner les silhouettes des baigneurs et baigneuses. Il faut dire que tout réaliste qu’il est, le film n’en est pas moins contemporain de nombre d’œuvres liées à l’avant-garde, alors florissante (3). Et la toute première séquence du film, entièrement axée sur le rail, est une sorte de “ballet mécanique” – pour reprendre le titre d’un illustre essai cinématographique de Fernand Léger datant de 1924.

Carné n’a pas le crédit – de nos jours et depuis la définition de la politique des auteurs par les Jeunes Turcs des Cahiers du cinéma – d’un Renoir ou d’un Grémillon, ni même d’un Clair ou d’un Duvivier. Il n’en a pas moins lui aussi fait le cinéma français d’avant-guerre, et c’est d’ailleurs de son vivant, à la fin des années 1960, que la copie de Nogent, eldorado du dimanche avait été ressortie des limbes par L’Avant-scène cinéma, une musique ayant alors été composée, avec force notes d’accordéon endiablé, pour accompagner ces images à l’époque vieilles de trente ans et aujourd’hui bientôt centenaires.

Christophe Chauville  

1. Cet enfant des Batignolles initié très jeune au cinéma par sa grand-mère a alors débuté en tant que critique, après avoir remporté un concours organisé par Ciné-magazine. 2. Sur Partie de campagne, consulter la rubrique “Histoire d’un court” de Bref n°120 (automne 2016-hiver 2017), par Jacques Kermabon. 3. Dans son livre-somme L’âge classique du cinéma français. Du cinéma parlant à la Nouvelle vague (Flammarion, 1995), l’historien du cinéma et critique Pierre Billard note que Nogent… avait “fait un malheur au Studio des ursulines entre un film scientifique de Jean Painlevé et un film surréaliste de Man ray”.  

Réalisation : Marcel Carné. Musique originale : Bernard Gérard. 

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