Extrait

Moi aussi

Judith Godrèche

2024 - 17 minutes

France - Documentaire

Production : Maneki Films

synopsis

À l’aube d’un jour nouveau, une jeune fille découvre une foule qui la regarde droit dans les yeux. Chaque visage évoque un passé. La jeune fille se fait le porte-voix de ces histoires innombrables. Chacune est différente, mais toutes se fraient ensemble un chemin, de la douleur sans mots au début d’une libération par la parole.

Judith Godrèche

Née de parents psychothérapeutes, le 23 mars 1972, dans le XVIIe arrondissement de Paris, Judith Godrèche a fait ses débuts à l'écran au milieu des années 1980, dans L'été prochain de Nadine Trintignant et Les saisons du plaisir de Jean-Pierre Mocky.

Elle tourne alors avec Benoît Jacquot (dans Les mendiants et La désenchantée) et Jacques Doillon (La fille de quinze ans), soit deux personnalités contre qui elle déposera plainte pour viol sur mineure en 2024 – elle a vécu avec le premier, accusé également d'avoir exercé une emprise tandis qu'il avait quarante ans et la jeune comédienne seulement quatorze.

Nommée au César de la meilleure actrice dans un second rôle en 2003 (pour L'auberge espagnole de Cédric Klapisch) et en 2004 (pour France Boutique de Tonie Marshall), elle a travaillé également avec Olivier Assayas, Sophie Fillières, Philippe Harel, Patrice Leconte, Emmanuel Mouret ou encore François Ozon.

Elle est passée à la réalisation pour un long métrage, Toutes les filles pleurent, en 2010, puis y est revenue en 2023 pour la série Icon of French Cinema, qui porte la marque de sa propre expérience et de ses révélations.

Son engagement contre les violences faites aux femmes s'est alors poursuivi, à travers le court métrage Moi aussi (2024), présenté en sélection officielle du Festival de Cannes, puis un long métrage adapté d'un livre d'Annie Ernaux, icône féministe incontestée : Mémoire de fille. Sélectionné au Festival de Cannes 2026 dans la section Un certain regard, le film sort en salles à l'automne suivant, mettant en tête d'affiche la propre fille de la réalisatrice, Tess Barthélemy (née en 2005).

 

Critique

“Moi aussi”. On oublie peut-être un peu souvent que le mouvement #MeToo a cette signification : “moi aussi”. Un pronom personnel pour une multitude d’histoires ; un(e) seul(e) devient ensemble.

Après être sortie de son silence, Judith Godrèche créait une adresse mail pour recueillir les témoignages de victimes de violences sexuelles. Des milliers lui répondirent et elle promit de leur rendre hommage. À elles, qui parlent ; mais aussi à toutes celles (et ceux) qui se taisent encore.

Et le film est tout à fait cela : une unité qui devient une multitude. Une jeune fille seule regarde la mer, comme perdue. Le flou de l’image et la superposition de l’eau et de son visage laissent l’impression que son corps est comme dilué dans le réel. Elle en reprend possession en tâtant sa peau du bout des doigts, comme pour se prouver qu’elle existe. En un clin d’œil, elle se retrouve face à une foule : tous les âges, tous les genres, tous les styles. Les violences sexuelles touchent tout le monde, et depuis toujours. Judith Godrèche nous montre le chemin de la parole qui se libère. Tous ces êtres réunis portent d’abord leurs mains à leur bouche, seuls leurs yeux témoignent alors de leurs émotions, aussi diverses qu’ils sont nombreux.

Et puis, la jeune fille du début déambule, et danse, s’exprime, comme une chorégraphie de mots. Il s’agit de montrer la voie. Petit à petit, le mouvement se propage et toutes ces personnes bougent, puis se touchent, chuchotent, se sourient. On passe de la paralysie de la douleur à la danse de la libération. Les couleurs de l’image sont douces et lumineuses. Ces anonymes ne sont pas que des victimes, elles sont autre chose que le silence. En exprimant à voix haute la souffrance dans leurs yeux, elles s’autorisent aussi les autres émotions qui y étaient cachées. Une unité devient multitude : ces individualités, ensemble, sont plus fortes. Elles le seront d’autant plus lorsqu’elles seront plus nombreuses.

C’est l’autre force du film. Avec discrétion, la réalisatrice pousse le spectateur à s’interroger sur sa place. Les manifestant(e)s glissent parfois des regards caméra. Qu’on soit victime ou non, elles nous regardent, nous enjoignant à les retrouver ou à les soutenir. Les premières images du film rappellent que l’observant et l’observé se confondent parfois. Tout le monde peut devenir victime ; et tout le monde peut passer du silence au récit. Lorsqu’on se chuchote quelque chose à l’oreille, le geste n’est pas non plus anodin ; quelqu’un qui parle implique quelqu’un qui écoute.

Qu’on soit les oreilles attentives ou les lèvres qui ont besoin de parler, le film nous rappelle que nous avons tous une place à prendre pour répandre le mouvement de libération et surtout, surtout, briser l’engrenage infernal des violences sexuelles.

Anne-Capucine Blot

Réalisation et scénario : Judith Godrèche. Image : George Lechaptois. Montage : Guillaume Lauras. Son : Olivier Pelletier, Cécile Ranc et Guillaume Leriche. Musique originale : Noé Boon et Richard Sears. Interprétation : Tess Barthélemy. Production : Maneki Films.

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