Moha
Bastien Bouillon
2020 - 22 minutes
France - Fiction
Production : Butternut Productions, Topshot Films
synopsis
Moha et Lucie ont vécu un grand amour. Aujourd’hui, ils sont séparés. Moha ne sait pas comment survivre à cette rupture. Parfois, il suit Lucie, qui a rencontré Martin.
biographie
Bastien Bouillon
Né le 19 mai 1985 à Paris, Bastien Bouillon est le fils du metteur en scène de théâtre Gilles Bouillon – donc le neveu du chef d’orchestre Jo Bouillon, l’un des époux de Joséphine Baker ! – et de l'actrice Clémentine Amoureux, aux côtés de qui il effectua, enfant, ses premiers pas à l'écran, dans L'arbre, le maire et la médiathèque d'Éric Rohmer (1993).
Passé par la classe libre du Cours Florent (entre 2007 et 2009), puis le Conservatoire (où il ne reste qu'un an), il débute dans des courts métrages – un format qu'il visitera souvent et n'abandonnera jamais – et des épisodes de séries ou téléfilms. On le voit en 2011 dans La guerre est déclarée de Valérie Donzelli, avec qui il aura retravaillé à plusieurs reprises, et il se distingue aux côtés de Vincent Macaigne et Maud Wyler dans 2 automnes, 3 hivers de Sébastien Betbeder en 2013.
Apprécié des jeunes cinéastes, il change de statut avec La nuit du 12 de Dominik Moll, qui lui permet de remporter en 2023, à presque trente-huit ans, le César du meilleur espoir masculin. Dès lors de plus en plus sollicité (Le comte de Monte-Cristo, Monsieur Aznavour, etc.), il participe au large succès de Partir un jour, comédie musicale d'Amélie Bonnin dont se succèdent une version courte – césarisée en 2024 – et une longue, qui fait l'ouverture du Festival de Cannes 2025.
Il a lui-même expérimenté l'exercice de la réalisation à travers un court métrage écrit par ses soins, Moha, produit par Topshot Films et Butternut Productions en 2020.
Critique
“Moha”, c’est le diminutif de Mohamed, le personnage principal de ce court métrage d’ambiance noctambule réalisé en 2020 par Bastien Bouillon, qui passait ainsi de l’autre côté de la caméra pour la première et unique fois pour le moment, l’année précédant la version courte de Partir un jour, d’Amélie Bonnin, également produit par Topshot Films. En famille donc, ou presque, et en faisant le choix de ne pas apparaître dans son film.
C’est Mohamed Kerriche qui incarne le personnage-titre, dont il partage le prénom. Un type sortant d’une rupture récente et qui n’en a pas fait le deuil, qui écrit et récite des poèmes, sorte de paraboles scandées qui pourraient se rapprocher du slam, avec une profondeur spirituelle et poétique qui n’empêche pas une violence larvée prête à exploser. Un drôle d’individu, qui a dépassé la quarantaine et qui a l’air de se chercher encore, garde le “masque” la plupart du temps (1) et peut apparaître volontiers inquiétant, sinon borderline. Il n’est pas anodin de le rapprocher de certains rôles de Bouillon acteur, peu aimable et tutoyant une certaine monstruosité, comme le toxique harceleur du film de Nathalie Najem Aux jours qui viennent (2025). Mohamed lui-même épie Lucie, son ex, qui a rencontré un autre homme ; tapi derrière un arbre, il les voit s’embrasser, un soir, alors que la jeune femme rentre chez elle.
Aussi le récit s’apparente-t-il à la chronique d’un passage à l’acte – ou alors, justement, de sa non-concrétisation. Également auteur du scénario, Bouillon assume l’analogie du basculement terroriste du loup solitaire, à travers un plan montrant le sujet en détresse dans le métro, plaquant sous son blouson le calibre dérobé à son père policier et qu’un enfant lové contre sa mère aperçoit furtivement, non sans inquiétude. Et si Moha est musulman et va à la mosquée le vendredi, la religion n’est aucunement son moteur – il boit du vin rouge et jure volontiers dans ses diatribes poétiques – et c’est plutôt des asociaux, sinon misanthropes, peuplant une certaine tradition littéraire française du siècle dernier que la figure évoque. Toutes proportions gardées, son mal de vivre, sa réflexion sur sa propre existence et son indifférence, sinon son hostilité à l’altérité n’est guère éloignée de celle du dandy du Feu follet de Drieu La Rochelle. Mohamed soigne d’ailleurs son allure, portant des chaussures pointues élégantes ou une écharpe en crépon autour du cou. Mais il s’enfonce dans son monde, coupé de tout le reste, et lorsqu’un soir, il ramène une fille chez lui et qu’elle s’exécute lorsqu’il lui demande de se déshabiller, il détourne finalement le regard de sa nudité offerte.
On ne spoilera pas le sens du coup de feu qui retentit alors que la ville s’est endormie, dans la dernière séquence et qui est peut-être un écho décalé à la phrase que le frère de Mohamed a entendue de la bouche de leur père : “La vie est un chantier que je ne pourrai finir seul.”
Christophe Chauville
1. Bastien Bouillon évoqua sur France Culture une tentation “bressonnienne” ayant guidé ce premier film.
Réalisation et scénario : Bastien Bouillon. Image : Aurélien Py. Montage : Manon Falise et Sarah Grosset. Son : Izia Wallerich et Paul Jousselin. Musique originale : Émile Parisien. Interprétation : Mohamed Kerriche, Marine Chesnais, Hassam Ghancy, Juliette Doner et Martin Douaire. Production : Topshot Films et Butternut Productions.


