La saison pourpre
Clémence Bouchereau
2023 - 9 minutes
France - Animation
Production : Bandini Films
synopsis
Aux abords d’une mangrove, un groupe de filles vit au rythme du climat et des oies sauvages alentours. Elles s’observent vivre et grandir à des âges différents. Le temps passe, des tensions naissent et des rivalités s’installent.
biographie
Clémence Bouchereau
Née en 1989, Clémence Bouchereau choisit de développer son âme de dessinatrice en intégrant à Lyon l’École Émile-Cohl. Lors d’un stage à l’Atelier des trois A, elle découvre la technique du sable animé. C’est la révélation. De retour à l’école, elle construit une structure banc-titre qui accueillera son premier film en sable : Aux gambettes gourmandes (2012). Puis elle poursuit ses études à l’école de la Poudrière où elle réalisera en 2014 Ride Away – sélectionné au ITFS à Stuttgart.
Elle fait la rencontre de Pierre Sauze, ingénieur du son, qui l’accompagnera dans tous ses projets à travers l’élaboration d’une véritable écriture sonore. Quatre ans plus tard, elle confectionne en sable animé une séquence du film de Nara Normande Guaxuma et, la même année, bénéficie d’un mois de résidence à Bois-d’Arcy pour s’essayer à l’écran d’épingle. En 2019, c’est Chloé Van Herzeele qui voit le jour, lui aussi en sable animé, signé à quatre mains avec celles d’Anne-Sophie Girault.
Après avoir récupéré les premières images qui lui étaient apparues au contact de l’écran d’épingles, Clémence Bouchereau y sculptera pendant deux ans La saison pourpre, court métrage sélectionné à la Semaine de la critique à Cannes et lauréat du Prix André-Martin à Annecy en 2023. Il a aussi obtenu le Prix de la meilleure interprétation au Festival de Tampere 2024.
On pourra aussi se reporter au site personnel de l'artiste pour plus d'informations.
Critique
Des tibias dénudés franchissent des racines de palétuviers, gagnent l’eau et s’arrêtent à hauteur d’une oie gisante parmi les nénuphars. La flèche plantée dans son cœur laisse s’élargir un timide cercle de sang. Une main expérimentée s’en saisit, la retire, empoigne l’oiseau et rejoint la terre, aimantant dans son sillage les regards silencieux de plusieurs fillettes.
Les images de cet incipit sont striées, fragmentées. L’écran d’épingle qui les fait naître, les libère de leur serti noir, les met en mouvement, les rend vivantes. Et les traits des précédentes résistent sur les suivantes. De leur fragilité se dégage alors une atmosphère ouatée enveloppante : nous voilà plongés au cœur d’une mangrove recluse hors la géographie, au centre d’un groupe de femmes livrées à elles-mêmes. Le temps semble s’y être arrêté, mais son aspect cyclique est récupéré et incarné par la triade féminine de trois générations sur laquelle le film se concentre. Elles sont les variations d’un même personnage, chacune endossant le futur de l’autre, ou son passé. Et, parce qu’elles sont soumises aux lois de la nature, elles ne font qu’une avec elle. La chasse devient vite un motif structurant et la symbolique qu’elle charrie se déploie sur le film, le charge. Rite de passage ou transmission, elle relie avec justesse le sang, la violence, la nature et la vie. Doucement, la métaphore se file pour investir la question charnelle de la féminité et des moments clés de la vie d’une femme. Le rapport au corps y est sensible, exploré intimement ou observé collectivement, mis en contact surtout, cru, jamais érotisé. Nous sommes proches et loin d’elles, à une juste distance.
Dans un mouvement ample mais délicat, La saison pourpre capture la fin d’un cycle et l’ostracisme qui s’impose. Sa narration se fait par échos, s’enroule et progresse moins par montage de séquences que par propagation. Ses images, dotées de différentes épaisseurs, parfois entières, parfois trouées, dialoguent en anadiplose poétique et envoûtante. Elles se répondent selon un principe de correspondance et l’organicité qui s’en libère nous saisit. L’univers sonore, texturé, est réfléchi pour approfondir un hors-champ nécessaire.
Ainsi Clémence Bouchereau s’invente-t-elle ici un “faire” sensoriel, délaissant la dramaturgie classique pour inviter à observer et ressentir. Notre regard se fait liant, elle nous confie le soin de reconstruire cette mosaïque en plan d’ensemble, semant volontairement du flou. En 2024 (dans le numéro 129 de Bref), la réalisatrice confiait que ses films lui permettaient de conscientiser, non sans étonnement, les thématiques qui l’habitaient au quotidien : “Il y a des images vécues puis oubliées, mais qui reviennent de façon irréfléchie comme si elles s’étaient déterrées d’elles-mêmes. C’est troublant. La saison pourpre, c’est un peu un songe auquel j’aurais donné forme petit à petit.” Alors, à travers cette période de vie et cette couleur, Clémence Bouchereau conserve la volonté de pallier par l’image ce qui reste encore inaccessible aux mots. C’est la quête, bien chevillée au corps, d’un onirisme porteur de sens. C’est une traversée des âges qui nous rappelle que le temps doit passer.
Lucile Gautier
Réalisation, scénario et animation : Clémence Bouchereau. Image : Nadine Buss. Montage : Catherine Aladenise. Son : Pierre Sauze. Production : Bandini Films.


