L’illusionniste
Alain Cavalier
1990 - 13 minutes
France - Documentaire
Production : Caméra One
synopsis
Antoinette est illusionniste. Elle a 86 ans et exerce ce métier avec passion. Dans un tête-à-tête avec la caméra, Antoinette nous fait d’abord découvrir quelques tours de magie puis évoque des moments forts de sa vie.
biographie
Alain Cavalier
S’il apparaît comme l’un des plus grands créateurs du cinéma français, grâce à L’insoumis, La chamade, Thérèse, Libera me ou Pater, Alain Cavalier, né à Vendôme en 1931, a également souvent œuvré dans le format court, suivant une démarche documentaire singulière et personnelle.
On peut citer à cet égard sa série de Portraits (1991), son triptyque Les braves (2007) ou encore ses Lieux saints (2007). Certaines de ses œuvres courtes sont directement liées à quelques-uns de ses longs : Elle, seule proposait en 1982 de se concentrer, en 11 minutes, sur le visage de Catherine Deneuve, son actrice de La chamade, tandis que Lettre d’Alain Cavalier s’inscrit dans la période de préparation de Thérèse.
Un programme intitulé Cavalier Express, distribué dans les salles en novembre 2014, comprenait aussi une fiction de quatre minutes datant de 2007 : Agonie d’un melon. Ses films suivants furent la série Six portaits XL (2017) et les documentaires Être vivant et le savoir (2019) et L'amitié (2022). Il a reçu à la même période, en 2019, le Prix Jean-Vigo d'honneur.
Sur l’œuvre du cinéaste et son art propre, on se reportera à l’ouvrage de référence d’Amanda Robles, collaboratrice régulière de Bref : Alain Cavalier, filmeur.
Critique
“J’ai toujours envié la liberté de l’écrivain, disait Cavalier, seul avec sa feuille de papier qui ne coûte pas cher, ou du peintre avec son pinceau. Donc c’est en cherchant à me rapprocher de leur liberté de travail que j’ai un peu fait sauter des habitudes cinématographiques coûteuses et contraignantes.” Rare est, dans l’histoire du cinéma, ce refus par un cinéaste de toute success-story, ce désir de faire avec peu, de dépenser moins. De cette soustraction d’effets et de moyens Cavalier va tirer un arte povera, un cinéma qu’il ne veut plus voir comme une industrie et dont il réussit à faire un artisanat. Comme Antoinette, l’illusionniste qui partitionne ses années d’existence en trois vies successives, le cinéma d’Alain Cavalier connaît plusieurs avatars et se définit par des ruptures franches dans son style, dans sa technique de mise en scène et dans sa façon de produire ses films. Ce qu’il partage esthétiquement avec cette magicienne, c’est une forme minimaliste, celle du close-up. Dans ses Portraits, Alain Cavalier filme les travailleuses de très près. Cela émane d’une question pratique – elles travaillent dans des lieux exigus – mais dont il fait aussi un sujet esthétique. En effet, la proximité de la caméra permet une forme d’intimité et filmer le travail offre la possibilité de parler, à la dérobade, de l’intime.
Dans ce vingt-et-unième portrait, Cavalier s’éloigne des métiers manuels pour filmer une artiste amatrice. Entre ses performances effectuées face à la caméra, elle raconte en gros plan les étapes de sa vie : son enfance joyeuse, son mariage heureux avec un ophtalmologue (quelle autre spécialité que celle de l’œil aurait-il pu exercer ?), puis sa vieillesse solitaire au service de l’association caritative des Petits frères des pauvres, devant lesquels elle donne ses spectacles de magie.
Des vingt-quatre portraits réalisés par le cinéaste en deux séries, en 1987 puis 1991, c’est L’illusionniste qui assume le plus cette gémellité entre travail des mains et magie du cinéma. Antoinette présente d’abord un tour munie d’un simple mouchoir avant d’ajouter des accessoires, un costume puis une musique de cirque. Le cadre change au cours des quatre numéros pour dévoiler d’abord les mains d’Antoinette, puis son visage avant de s’élargir pour révéler un plan de son buste, puis la magicienne en pied. Mais l’axe reste identique, respectant la frontalité héritée de George Méliès, premier magicien de l’histoire du cinéma, qui reproduit la joie du spectacle vivant enregistré depuis la meilleure place possible de spectateur et consigné pour l’éternité. L’illusionniste joue de l’effet de suspense de ne faire apparaître le visage d’Antoinette qu’au bout de six minutes de film. Alors que la longueur du plan précédent a créé une familiarité avec sa voix et ses mains, le gros plan de la femme de “86 ans et demi” surprend. La surprise nous donne un profond sentiment de faire connaissance, d’apprivoiser ce visage que l’on avait imaginé différemment. “Ces femmes, qui les filmera ? Qui s’intéresse à elles ?”, interroge justement le cinéaste…
Raphaëlle Pireyre
Réalisation et scénario : Alain Cavalier. Image : Jean-François Robin. Montage : Marie-Pomme Carteret. Son : Alain Lachassagne. Production : Caméra One.


